L’anxiété pathologique touche aujourd’hui près de 264 millions de personnes dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé, et ses manifestations dépassent largement la sphère psychologique. Parmi les conséquences physiques les moins connues mais les plus préoccupantes figure l’amaigrissement involontaire, qui affecte jusqu’à 40% des patients souffrant de troubles anxieux sévères. Cette perte pondérale, souvent négligée dans l’approche clinique traditionnelle, résulte de mécanismes neurobiologiques complexes impliquant l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, les neurotransmetteurs et le système métabolique. Comprendre ces interactions devient crucial pour les professionnels de santé face à l’augmentation constante des troubles anxieux dans nos sociétés modernes.

Mécanismes neurobiologiques de l’anxiété induisant l’amaigrissement pathologique

L’anxiété chronique déclenche une cascade de réactions neurobiologiques qui perturbent profondément l’équilibre énergétique de l’organisme. Ces mécanismes, initialement adaptatifs dans les situations de stress aigu, deviennent délétères lorsqu’ils s’installent durablement. La compréhension de ces processus complexes permet d’expliquer pourquoi certains patients anxieux développent un amaigrissement pathologique malgré des apports alimentaires apparemment normaux.

Dysrégulation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et hypercortisolémie chronique

L’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS) constitue le pivot central de la réponse au stress et à l’anxiété. Dans les troubles anxieux chroniques, cet axe subit une activation permanente qui bouleverse l’homéostasie métabolique. L’hypothalamus sécrète de manière excessive la corticolibérine (CRH), stimulant l’hypophyse antérieure qui libère l’hormone adrénocorticotrope (ACTH). Cette dernière active les glandes surrénales, provoquant une hypersécrétion de cortisol.

Cette hypercortisolémie chronique exerce des effets cataboliques majeurs sur l’organisme. Le cortisol stimule la néoglucogenèse hépatique en dégradant les protéines musculaires, entraînant une fonte de la masse maigre. Parallèlement, il inhibe la synthèse protéique et favorise la lipolyse, particulièrement au niveau des tissus adipeux périphériques. Ces mécanismes expliquent la perte de poids observée chez 35 à 45% des patients souffrant d’anxiété généralisée sévère.

Impact des neurotransmetteurs GABA et sérotonine sur l’appétit

Les neurotransmetteurs jouent un rôle déterminant dans la régulation de l’appétit et du comportement alimentaire. Dans l’anxiété pathologique, le système GABAergique subit une dysfonction majeure. L’acide gamma-aminobutyrique (GABA), principal neurotransmetteur inhibiteur du système nerveux central, voit son activité diminuer dans les circuits hypothalamiques régulant la faim. Cette hypoactivité GABAergique contribue à l’hyperactivation des neurones orexigènes et à la suppression des signaux de faim.

La sérotonine présente également des altérations significatives dans les troubles anxieux. Ce neurotransmetteur, synthétisé à 95% dans l’intestin, régule non seulement l’humeur mais aussi la motilité gastro-intestinale et la satiété.

Une diminution de la transmission sérotoninergique au niveau central perturbe notamment les noyaux hypothalamiques impliqués dans la régulation de la satiété. Certains patients anxieux décrivent ainsi une disparition quasi complète de la sensation de faim, alors même que les besoins énergétiques restent élevés. À l’inverse d’autres contextes psychiatriques où la dysrégulation de la sérotonine favorise l’hyperphagie émotionnelle, l’anxiété sévère se manifeste fréquemment par une anorexie secondaire, avec réduction progressive des apports et amaigrissement pathologique.

Activation du système nerveux sympathique et catécholamines

Le système nerveux sympathique joue un rôle central dans la réaction de « lutte ou fuite » déclenchée par l’anxiété. Sous l’effet d’une hyperactivation chronique, la médullosurrénale sécrète de manière répétée des catécholamines, principalement l’adrénaline et la noradrénaline. Ces hormones augmentent la fréquence cardiaque, la pression artérielle et la libération de glucose sanguin, préparant l’organisme à un effort intense.

Sur le plan métabolique, cette surstimulation sympathique élève la dépense énergétique de repos de 10 à 20% chez certains patients anxieux. Le métabolisme de base fonctionne alors comme un moteur constamment accéléré, brûlant davantage de calories même en l’absence d’activité physique. À long terme, cette augmentation soutenue de la thermogenèse et de la lipolyse contribue à la perte de poids, d’autant plus marquée que les apports alimentaires sont réduits par la baisse d’appétit.

Les catécholamines perturbent également la motilité gastro-intestinale. En situation d’anxiété aiguë, elles détournent le flux sanguin des viscères vers les muscles squelettiques, entraînant ralentissement de la digestion, nausées ou diarrhée. Combien de patients décrivent ce « nœud dans l’estomac » avant un examen ou une prise de parole? Cet inconfort digestif répété renforce l’évitement alimentaire et installe un cercle vicieux entre activation sympathique, troubles digestifs et amaigrissement.

Modifications de la ghréline et de la leptine dans les troubles anxieux

La ghréline et la leptine, deux hormones clés de la régulation de la faim et de la satiété, sont fortement impactées par l’anxiété chronique. La ghréline, sécrétée principalement par l’estomac, stimule l’appétit et favorise la prise alimentaire. Dans certains troubles anxieux, on observe une altération du rythme sécrétoire de la ghréline, avec des pics moins marqués avant les repas et une diminution globale de ses concentrations. Résultat : le signal physiologique de faim devient moins perceptible, voire absent.

La leptine, produite par les adipocytes, informe le cerveau sur les réserves énergétiques de l’organisme. L’anxiété chronique, en particulier lorsqu’elle s’accompagne d’un déficit calorique et d’une perte de masse grasse, abaisse les taux circulants de leptine. Paradoxalement, cette diminution ne se traduit pas toujours par une augmentation compensatoire de l’appétit, car les circuits centraux sont perturbés par l’hypercortisolémie et la dysrégulation sérotoninergique. On se retrouve alors avec un organisme « en mode alerte », à la fois carencé et incapable de répondre par une prise alimentaire adaptée.

Ces perturbations hormonales expliquent pourquoi certains patients rapportent ne plus savoir « quand ils ont faim » ou « quand ils sont rassasiés ». La ghréline et la leptine ne jouent plus pleinement leur rôle de thermostat énergétique, un peu comme un chauffage dont le capteur de température serait déréglé. Cette confusion des signaux internes favorise l’installation d’habitudes alimentaires irrégulières, avec des repas sautés, des petites quantités et, au final, une perte pondérale souvent progressive mais continue.

Inflammation systémique et cytokines pro-inflammatoires IL-6 et TNF-alpha

On sait aujourd’hui que l’anxiété chronique s’accompagne fréquemment d’un état d’inflammation de bas grade. De nombreuses études mettent en évidence des taux augmentés d’interleukine-6 (IL-6) et de facteur de nécrose tumorale alpha (TNF-alpha) chez les patients souffrant de troubles anxieux sévères. Ces cytokines pro-inflammatoires, en plus de leur rôle immunitaire, modulent profondément le métabolisme énergétique et la composition corporelle.

L’IL-6 et le TNF-alpha favorisent le catabolisme protéique et la dégradation des tissus musculaires, contribuant à la sarcopénie et à la fatigue physique. Ils altèrent également la signalisation leptinique et insuliniqu e, entraînant une résistance aux signaux de satiété et une utilisation moins efficace du glucose. Dans le contexte d’une anxiété avec restriction alimentaire, ces mécanismes accentuent la perte de masse maigre au détriment de la masse grasse, ce qui fragilise davantage l’organisme.

Sur le plan clinique, cet état inflammatoire se manifeste souvent par une asthénie intense, des myalgies diffuses et une vulnérabilité accrue aux infections. Vous l’avez peut-être constaté chez certains patients ou chez vous-même : plus l’anxiété se prolonge, plus le corps semble « s’enflammer » et s’épuiser. Cette interaction étroite entre système immunitaire, cerveau et métabolisme illustre l’importance d’une prise en charge globale qui dépasse la simple dimension psychologique de l’anxiété.

Manifestations cliniques des troubles anxieux associés à la perte pondérale

Sur le terrain, l’anxiété et la perte de poids se déclinent selon des tableaux cliniques variés. Tous les patients anxieux ne maigrissent pas, mais lorsque l’amaigrissement s’installe, il prend souvent des formes spécifiques, liées au type de trouble anxieux en présence. Identifier ces configurations permet d’affiner le diagnostic, de mieux comprendre le vécu du patient et d’orienter plus efficacement la prise en charge.

Symptomatologie du trouble d’anxiété généralisée TAG et anorexie secondaire

Le trouble d’anxiété généralisée (TAG) se caractérise par une inquiétude excessive, diffuse et persistante, portant sur de multiples domaines de la vie quotidienne. Sur le plan somatique, ces préoccupations constantes s’accompagnent souvent de tensions musculaires, d’insomnie, de troubles digestifs et d’une fatigue chronique. Dans ce contexte, la perte de poids se construit rarement sur un mode brutal : elle est le plus souvent insidieuse, liée à une anorexie secondaire.

Les patients décrivent fréquemment une diminution progressive de l’appétit, une sensation de « ventre noué » aux repas, ou encore un désintérêt global pour la nourriture. Manger devient une tâche supplémentaire dans un quotidien déjà mentalement surchargé. Certains sautent des repas par manque de temps ou par absence de faim, d’autres se contentent de petites portions, ne supportant plus l’idée d’un estomac plein. Sur quelques mois, cette réduction discrète mais répétée des apports caloriques conduit à un amaigrissement parfois important.

Cliniquement, on observe souvent une fonte musculaire prédominante, une pâleur cutanée, des cernes marqués et des troubles du sommeil aggravés par la dénutrition. Le TAG avec anorexie secondaire illustre bien comment l’anxiété peut envahir l’ensemble du fonctionnement quotidien, au point de supplanter des besoins fondamentaux comme se nourrir. Sans repérage précoce, ce tableau peut glisser vers des complications métaboliques sérieuses, en particulier chez les sujets âgés ou déjà fragilisés.

Crises de panique et modifications métaboliques aiguës

Les attaques de panique se caractérisent par l’apparition brutale d’une peur intense, accompagnée de symptômes physiques marqués : palpitations, sueurs, tremblements, sensation d’étouffement, douleurs thoraciques, vertiges… Sur le plan métabolique, chaque crise représente un véritable « sprint » physiologique, avec libération massive de catécholamines, hyperventilation et augmentation rapide de la dépense énergétique.

À court terme, ces épisodes répétés peuvent entraîner une perte de poids par augmentation transitoire de la thermogenèse et réduction de l’appétit post-crise. De nombreux patients rapportent qu’ils sont « incapables d’avaler quoi que ce soit » après une attaque de panique, tant la peur de ressentir à nouveau des symptômes somatiques est forte. Cet évitement alimentaire, centré notamment sur les repas copieux ou pris à l’extérieur, participe à l’amaigrissement.

À plus long terme, c’est surtout la peur anticipatoire des crises qui modifie profondément le comportement alimentaire. Les patients limitent les situations potentiellement anxiogènes : restaurants, cantines, repas professionnels, voire parfois les repas en famille. Les prises alimentaires deviennent plus petites, plus rares, souvent limitées à des aliments perçus comme « sûrs ». Cette restriction progressive, ajoutée à un métabolisme souvent élevé, explique la perte de poids fréquemment observée dans les troubles panique non traités.

Troubles obsessionnels compulsifs alimentaires et restrictions caloriques

Lorsque l’anxiété se cristallise autour de la nourriture elle-même, on observe l’émergence de tableaux proches des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) alimentaires. Les patients développent des pensées intrusives liées à la peur de s’empoisonner, de grossir brutalement, de ne pas digérer correctement ou de perdre le contrôle pendant les repas. Pour neutraliser ces obsessions, ils mettent en place des rituels stricts : vérification excessive des dates de péremption, découpe millimétrée des aliments, mastication prolongée, ou encore menus ultra répétitifs.

Ces comportements entraînent souvent une réduction notable de la variété et de la quantité des aliments consommés. Certains patients se limitent à quelques « aliments refuges » perçus comme non anxiogènes, au détriment de l’équilibre nutritionnel. D’autres instaurent des règles caloriques très strictes, par peur d’une prise de poids incontrôlable, sans que la préoccupation corporelle ne corresponde pour autant à un trouble des conduites alimentaires typique comme l’anorexie mentale.

Sur le plan clinique, on retrouve une perte de poids progressive, associée à des carences micronutritionnelles (fer, vitamine B12, magnésium…) qui aggravent l’irritabilité, la fatigabilité et donc l’anxiété. Le patient se retrouve piégé dans un cercle vicieux : plus il restreint, plus il se fragilise, et plus les obsessions alimentaires prennent de l’ampleur. Distinguer un TOC alimentaire d’un trouble alimentaire primaire est alors essentiel pour orienter vers la bonne stratégie thérapeutique.

Anxiété sociale et évitement comportemental nutritionnel

L’anxiété sociale se manifeste par une peur intense du regard d’autrui, notamment dans les situations où la personne se sent évaluée ou jugée. Les repas partagés, qu’ils soient familiaux, professionnels ou amicaux, deviennent alors particulièrement anxiogènes. Manger en public peut susciter des pensées automatiques du type : « On va me trouver ridicule », « On va voir que je tremble », « On va juger ce que je mets dans mon assiette ».

Pour échapper à ce malaise, de nombreux patients développent un évitement comportemental nutritionnel : ils déclinent les invitations au restaurant, prétextent ne pas avoir faim, mangent avant de sortir ou après être rentrés, ou se contentent de très petites portions lorsqu’ils ne peuvent pas éviter un repas de groupe. À la longue, cet évitement réduit significativement les apports énergétiques quotidiens, d’autant plus chez les personnes très occupées professionnellement qui n’ont pas toujours la possibilité de compenser par des repas pris seules.

Ce mode de fonctionnement peut passer inaperçu dans l’entourage, car la personne semble simplement « peu gourmande » ou « très occupée ». Pourtant, derrière cette apparente maîtrise se cache une anxiété sociale parfois invalidante, qui impacte à la fois le statut nutritionnel, la vie sociale et l’estime de soi. Repérer ces conduites d’évitement alimentaire est une étape clé pour comprendre l’origine d’une perte pondérale inexpliquée.

Évaluation diagnostique différentielle de l’amaigrissement anxieux

Devant une perte de poids involontaire, il est essentiel de ne pas attribuer trop rapidement la cause à l’anxiété, même lorsque celle-ci est manifeste. L’amaigrissement anxieux reste un diagnostic d’élimination, qui nécessite une évaluation rigoureuse, croisant outils psychométriques, examens biologiques et investigations somatiques. L’objectif est double : confirmer l’existence d’un trouble anxieux significatif et exclure une pathologie organique sous-jacente, parfois silencieuse.

Échelles psychométriques hamilton anxiety rating scale et beck anxiety inventory

Les échelles psychométriques constituent un premier niveau d’objectivation de l’anxiété. La Hamilton Anxiety Rating Scale (HAM-A), largement utilisée en recherche et en clinique, permet d’évaluer l’intensité globale de l’anxiété à travers 14 items couvrant les dimensions psychiques (appréhension, inquiétude, insomnie) et somatiques (tensions musculaires, symptômes cardiovasculaires, gastro-intestinaux, génito-urinaires). Un score élevé renforce l’hypothèse d’un trouble anxieux pouvant contribuer à la perte de poids.

Le Beck Anxiety Inventory (BAI) se focalise davantage sur les manifestations somatiques et subjectives de l’anxiété au cours des deux dernières semaines. Il est particulièrement utile pour différencier l’anxiété de la dépression, fréquemment associées, et pour suivre l’évolution des symptômes sous traitement. L’utilisation conjointe de ces échelles offre une photographie plus fine du profil anxieux et de sa sévérité, permettant de corréler l’intensité des symptômes à la dynamique pondérale observée.

Pour le clinicien, ces outils ne remplacent évidemment pas l’entretien clinique approfondi, mais ils servent de repères quantifiés pour monitorer l’efficacité des interventions. Ils peuvent aussi aider le patient à prendre conscience de l’ampleur de son anxiété, souvent banalisée ou minimisée, et à comprendre pourquoi son corps réagit par une perte de poids.

Biomarqueurs sanguins cortisol salivaire et métanéphrines urinaires

Sur le plan biologique, plusieurs biomarqueurs peuvent contribuer à objectiver la dimension neuroendocrinienne de l’amaigrissement anxieux. La mesure du cortisol salivaire, notamment sous forme de profil journalier ou de test au réveil, permet d’évaluer l’activité de l’axe HHS. Une hypercortisolémie persistante, en particulier lorsqu’elle suit un profil plat avec élévation nocturne, suggère un stress chronique mal régulé et étaye l’hypothèse d’un catabolisme lié à l’anxiété.

Les métanéphrines urinaires (métanéphrine et normétanéphrine) sont quant à elles des métabolites des catécholamines. Leur dosage vise avant tout à exclure un phéochromocytome ou une autre tumeur sécrétante, pathologies rares mais potentiellement graves, qui peuvent mimer un trouble anxieux par leurs symptômes (palpitations, sueurs, amaigrissement, hypertension). Un résultat normal, dans un contexte clinique compatible, renforce la probabilité d’une activation sympathique fonctionnelle plutôt que tumorale.

D’autres paramètres biologiques, comme le bilan thyroïdien, la numération formule sanguine, le bilan inflammatoire (CRP, VS) ou encore les dosages vitaminiques, complètent l’évaluation. Ensemble, ces éléments contribuent à distinguer une perte de poids d’origine strictement anxieuse d’un amaigrissement révélateur d’une autre affection systémique.

Analyse de la composition corporelle par DEXA et impédancemétrie

Au-delà du simple poids sur la balance, l’analyse de la composition corporelle apporte des informations précieuses sur la nature de la perte pondérale. La densitométrie biphotonique (DEXA) est considérée comme l’une des méthodes de référence : elle permet de distinguer la masse grasse, la masse maigre et la densité minérale osseuse. Chez les patients anxieux amaigris, on observe souvent une diminution prédominante de la masse musculaire, parfois associée à un début de déminéralisation osseuse.

L’impédancemétrie bioélectrique, plus accessible en pratique courante, offre une estimation rapide des compartiments hydrique, musculaire et adipeux. Utilisée de manière répétée, elle permet de suivre l’évolution de la composition corporelle au fil de la prise en charge, et d’ajuster les interventions nutritionnelles et physiques. Une perte rapide de masse maigre, par exemple, incitera à renforcer la supplémentation protéique et la rééducation à l’effort.

Comprendre ce qui se cache derrière un « simple » chiffre sur la balance est essentiel pour éviter de sous-estimer la gravité d’un amaigrissement anxieux. Une patiente jeune avec un IMC encore dans la norme peut déjà présenter une sarcopénie significative et un risque accru d’ostéopénie, justifiant une prise en charge précoce et multidisciplinaire.

Exclusion des pathologies organiques hyperthyroïdie et syndrome de malabsorption

Avant de conclure à un amaigrissement anxieux, l’exclusion des principales causes organiques est indispensable. L’hyperthyroïdie, par exemple, entraîne une perte de poids souvent rapide, malgré un appétit conservé voire augmenté, associée à une tachycardie, une nervosité, des troubles du sommeil et des sueurs… autant de symptômes qui peuvent être confondus avec un trouble anxieux. Un simple dosage de la TSH et des hormones thyroïdiennes libres permet de lever le doute.

Les syndromes de malabsorption (maladie cœliaque, maladie inflammatoire chronique de l’intestin, insuffisance pancréatique exocrine…) doivent également être recherchés devant une perte de poids avec diarrhée chronique, stéatorrhée, douleurs abdominales ou carences multiples. Dans ces situations, l’anxiété peut être secondaire à l’état somatique, et non l’inverse. Des examens complémentaires (endoscopie, biopsies, imagerie digestive) peuvent alors s’avérer nécessaires.

D’autres causes, comme les cancers débutants, les infections chroniques (VIH, tuberculose), les maladies neurodégénératives ou les troubles métaboliques rares, doivent être envisagées en fonction du contexte clinique. Ce n’est qu’après cette démarche d’élimination rigoureuse que le diagnostic d’amaigrissement anxieux peut être posé avec confiance, ouvrant la voie à une stratégie thérapeutique ciblée.

Stratégies thérapeutiques intégrées pour la restauration pondérale

La prise en charge de l’anxiété avec perte de poids ne peut se limiter à traiter les symptômes psychiques d’un côté et la dénutrition de l’autre. Les données actuelles plaident en faveur d’approches intégrées, associant prise en charge psychopharmacologique, psychothérapies structurées, interventions nutritionnelles et techniques de régulation émotionnelle. L’objectif n’est pas seulement de « faire reprendre du poids », mais de restaurer un équilibre durable entre corps et esprit.

Psychopharmacologie anxiolytique ISRS paroxétine et mirtazapine orexigène

Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) constituent le traitement de première ligne de nombreux troubles anxieux. La paroxétine, en particulier, a démontré une efficacité robuste dans le trouble d’anxiété généralisée, le trouble panique et l’anxiété sociale. En rééquilibrant la neurotransmission sérotoninergique, elle réduit progressivement l’intensité des préoccupations anxieuses, les symptômes somatiques associés et les conduites d’évitement, ce qui facilite indirectement la normalisation du comportement alimentaire.

Dans les situations d’amaigrissement important, la mirtazapine représente une option intéressante. Cet antidépresseur noradrénergique et sérotoninergique spécifique possède un effet orexigène bien documenté, en particulier aux faibles doses. Il améliore l’appétit, favorise le sommeil profond et peut entraîner une prise de poids modérée, souvent souhaitable chez les patients anxieux dénutris. Son utilisation nécessite toutefois une évaluation individualisée, en tenant compte des comorbidités métaboliques éventuelles.

La combinaison raisonnée de ces molécules, lorsqu’elle est indiquée, doit toujours s’inscrire dans un suivi médical régulier, avec une surveillance clinique (poids, tension artérielle, effets secondaires) et biologique adaptée. Le message clé à transmettre au patient est que le traitement médicamenteux n’est pas une « béquille » mais un outil temporaire pour restaurer des conditions neurobiologiques plus favorables au travail thérapeutique et à la reprise alimentaire.

Thérapies cognitivo-comportementales TCC et désensibilisation systématique

Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) occupent une place centrale dans la prise en charge des troubles anxieux. Elles visent à identifier et modifier les pensées dysfonctionnelles, les croyances catastrophistes et les schémas de comportement qui entretiennent l’anxiété. Dans le contexte de la perte de poids, les TCC permettent par exemple de travailler sur les idées telles que : « Si je mange davantage, je vais perdre le contrôle », ou « Manger en public est dangereux car on va me juger ».

La désensibilisation systématique et les expositions graduées constituent des outils particulièrement puissants pour réduire l’évitement alimentaire. Le thérapeute et le patient construisent ensemble une hiérarchie de situations anxiogènes (manger devant une personne de confiance, participer à un petit repas entre amis, déjeuner à la cantine, etc.) et les abordent progressivement, avec des techniques de gestion de l’angoisse (respiration, restructuration cognitive). À mesure que les expériences positives s’accumulent, la peur diminue et le comportement alimentaire se normalise.

Les TCC intègrent également un travail sur les signaux corporels : apprendre à reconnaître la faim, la satiété, la fatigue, les tensions musculaires. Cette « relecture » des sensations internes aide le patient à sortir du pilotage automatique dicté par l’anxiété et à réinvestir son corps comme un allié, non comme une source de menace. C’est un levier puissant pour soutenir une reprise pondérale durable.

Interventions nutritionnelles hypercaloriques et supplémentation protéique

Sur le plan nutritionnel, la priorité est de stopper la perte de poids, puis de restaurer progressivement un statut pondéral compatible avec la santé. Les diététiciens-nutritionnistes jouent ici un rôle clé, en élaborant des plans alimentaires individualisés, adaptés aux préférences, aux contraintes et au niveau d’anxiété du patient. Les interventions hypercaloriques visent souvent une augmentation modérée mais continue des apports (par exemple +200 à +300 kcal/jour), plutôt qu’une surcharge brutale difficilement tolérée.

La supplémentation protéique est particulièrement importante pour limiter la sarcopénie et favoriser la reconstruction de la masse musculaire. Elle peut passer par des aliments riches en protéines de bonne qualité (œufs, poissons, légumineuses, produits laitiers, protéines végétales complètes) ou par des compléments oraux hyperprotéinés lorsque l’appétit est très diminué. L’objectif est d’atteindre au minimum 1 à 1,2 g de protéines/kg/jour chez l’adulte, voire davantage dans certaines situations de dénutrition.

En pratique, il est souvent utile de fractionner l’alimentation en plusieurs petites prises au cours de la journée, plutôt que de se focaliser sur trois gros repas, qui peuvent être intimidants pour un patient anxieux. L’ajout de collations denses en nutriments (oléagineux, smoothies enrichis, tartinades protéinées, préparations enrichies en huile végétale) permet d’augmenter l’apport énergétique sans augmenter le volume alimentaire de façon excessive. Ce travail se fait main dans la main avec le thérapeute, afin que chaque étape soit vécue comme réalisable et sécurisante.

Approches complémentaires mindfulness et thérapie d’acceptation ACT

Les approches basées sur la pleine conscience (mindfulness) et la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) complètent utilement les TCC classiques. Elles aident le patient à modifier sa relation à l’anxiété, non plus en cherchant à la supprimer à tout prix, mais en apprenant à l’observer, l’accueillir et la laisser passer sans y réagir systématiquement par l’évitement ou la restriction. Cette posture permet souvent de desserrer l’étau entre émotions pénibles et comportements alimentaires.

La mindfulness appliquée à l’alimentation (alimentation en pleine conscience) invite par exemple à porter attention aux sensations gustatives, olfactives et internes pendant les repas, sans jugement. Manger devient alors un moment d’exploration sensorielle plutôt qu’un champ de bataille mental. Progressivement, le patient se reconnecte à ses signaux de faim et de satiété, identifie les situations où il mange ou ne mange pas « à cause de l’anxiété », et retrouve une forme de liberté de choix.

L’ACT, de son côté, met l’accent sur les valeurs personnelles : qu’est-ce qui compte vraiment pour vous au-delà du chiffre sur la balance ou du contrôle absolu de vos émotions? Est-ce la santé, l’autonomie, la présence à vos proches, la possibilité de voyager, de travailler sereinement? En aidant le patient à s’engager dans des actions alignées sur ces valeurs, même en présence d’anxiété, l’ACT favorise des changements comportementaux durables, dont fait partie la restauration d’un comportement alimentaire plus satisfaisant.

Prévention des récidives et surveillance médico-nutritionnelle à long terme

Une fois le poids stabilisé et les symptômes anxieux améliorés, le travail n’est pas terminé pour autant. Comme toute pathologie chronique, l’anxiété avec amaigrissement nécessite une stratégie de prévention des rechutes. Il s’agit d’anticiper les situations à risque (changement professionnel, deuil, séparation, surcharge de travail), de maintenir des habitudes de vie protectrices (sommeil régulier, activité physique adaptée, alimentation équilibrée) et de poursuivre, si besoin, un suivi psychothérapeutique à un rythme espacé.

Sur le plan médico-nutritionnel, une surveillance régulière du poids, de la composition corporelle et de certains marqueurs biologiques (bilan nutritionnel, vitamines, minéraux, densité osseuse chez les sujets à risque) permet de détecter précocement toute dérive. L’objectif n’est pas de créer une nouvelle source d’obsession autour du poids, mais d’installer une forme de « check-up » bienveillant, comparable au suivi d’une autre pathologie chronique comme l’hypertension ou le diabète.

Enfin, un point crucial pour éviter les récidives est l’éducation thérapeutique : aider le patient à comprendre ses propres signaux d’alerte (perte d’appétit, repli social, ruminations nocturnes, troubles digestifs récurrents), à identifier les stratégies qui l’ont aidé dans le passé et à solliciter de l’aide sans attendre que la situation se dégrade. En renforçant ainsi ses compétences d’auto-régulation et en s’appuyant sur une équipe soignante coordonnée, il devient possible de maintenir, sur le long terme, un équilibre pondéral et psychique plus serein.