# Je cherche mes mots : stress, fatigue, anxiété ou vrai signalVous êtes en pleine conversation et soudain, le mot que vous cherchez refuse de se présenter. Il est là, quelque part dans votre esprit, presque palpable, mais impossible à saisir. Ce phénomène frustrant touche environ 80% des adultes de manière occasionnelle. Pourtant, certaines périodes de la vie semblent amplifier ces trous de mémoire lexicale : périodes de surcharge professionnelle, nuits écourtées, tensions émotionnelles prolongées. La frontière entre un simple oubli bénin et un signal d’alerte neurologique mérite une attention particulière. Comprendre les mécanismes cérébraux impliqués dans ces difficultés langagières permet de distinguer les manifestations temporaires liées au mode de vie des troubles cognitifs nécessitant une consultation spécialisée.## Le manque du mot : comprendre l’anomie et ses manifestations neurologiquesL’anomie désigne cette incapacité temporaire ou persistante à retrouver un mot précis, malgré une connaissance parfaite du concept que l’on souhaite exprimer. Ce phénomène neuropsychologique implique des circuits cérébraux complexes et peut se manifester sous différentes formes selon son origine. La distinction entre un simple oubli passager et un trouble pathologique repose sur plusieurs critères cliniques précis.### La différence entre le phénomène du mot sur le bout de la langue et l’aphasie anomiqueLe phénomène du « mot sur le bout de la langue » constitue une expérience universelle et généralement sans gravité. Vous connaissez parfaitement le concept, vous pouvez même souvent identifier la première lettre ou le nombre de syllabes, mais le mot complet refuse de se matérialiser. Ce blocage temporaire se résout habituellement spontanément, parfois quelques minutes ou heures plus tard, lorsque votre attention se porte ailleurs. Cette expérience augmente naturellement avec l’âge, touchant jusqu’à 90% des personnes de plus de 60 ans de façon hebdomadaire.L’aphasie anomique représente une toute autre réalité clinique. Ce trouble neurologique permanent résulte généralement d’une lésion cérébrale localisée, particulièrement dans les régions temporo-pariétales de l’hémisphère dominant. Les personnes atteintes présentent des difficultés constantes de dénomination, utilisant fréquemment des périphrases pour contourner le mot manquant. Par exemple, elles diront « la chose pour écrire » au lieu de « stylo ». Contrairement au phénomène bénin, l’aphasie anomique s’accompagne souvent d’autres déficits langagiers et interfère significativement avec la communication quotidienne.### Les mécanismes cérébraux de la récupération lexicale dans le lobe temporalLa récupération d’un mot dans notre lexique mental active un réseau neuronal étendu, principalement situé dans le lobe temporal. Le processus débute dans les régions conceptuelles, où l’idée abstraite prend forme, avant de progresser vers les zones de représentation phonologique et articulatoire. Cette cascade d’activation neuronale nécessite une coordination précise entre plusieurs structures cérébrales.

Les études d’imagerie fonctionnelle révèlent que le gyrus temporal moyen joue un rôle central dans le stockage des représentations sémantiques. Lorsque vous tentez de nommer un objet, cette région s’active pour accéder aux informations conceptuelles associées. Ensuite, le gyrus temporal supérieur postérieur intervient pour récupérer la forme phonologique du mot. Cette architecture neuronale explique pourquoi certaines lésions cérébrales affectent sélectivement la compréhension ou la production verbale.

La vitesse de récupération lexicale varie considérablement selon l’état physiologique du cerveau.

La fatigue, le manque de sommeil ou un état de stress prolongé ralentissent cette chaîne d’activation, un peu comme si le débit d’Internet baissait soudainement : l’information finit par passer, mais plus lentement, avec des « bugs » ponctuels. À l’inverse, certaines atteintes structurelles du lobe temporal (AVC, traumatisme crânien, maladie neurodégénérative) modifient durablement l’architecture du réseau, entraînant des troubles de dénomination plus constants et plus préoccupants.

Le rôle du gyrus angulaire dans l’accès au lexique mental

Situé à la jonction des lobes pariétal, temporal et occipital, le gyrus angulaire agit comme un véritable hub de convergence des informations visuelles, auditives et linguistiques. Lorsque vous voyez un objet, entendez son nom ou lisez un mot, cette région participe à l’intégration de ces différents canaux pour accéder au lexique mental. Elle joue un rôle clé dans la mise en relation entre la forme visuelle (par exemple l’image d’une « tasse ») et le mot correspondant.

Les études de patients présentant des lésions circonscrites du gyrus angulaire montrent des troubles spécifiques de dénomination, mais aussi de lecture (alexie) et parfois de calcul (acalculie). Le mot est « connu » sur le plan conceptuel, mais le chemin d’accès au code verbal est perturbé. C’est un peu comme si le dictionnaire intérieur était intact, mais que l’index permettant de retrouver la bonne page était abîmé. Dans la vie quotidienne, cela se traduit par une difficulté à nommer des objets courants, malgré une compréhension globale préservée.

Chez les personnes en bonne santé, le gyrus angulaire est particulièrement sensible aux fluctuations de charge cognitive. En situation de multitâche, de fatigue intense ou d’hyperstimulation numérique, son efficacité de traitement diminue, ce qui peut expliquer pourquoi vous cherchez davantage vos mots en fin de journée ou après une succession de réunions virtuelles. Lorsque ces épisodes restent ponctuels et clairement corrélés à la fatigue, ils relèvent davantage d’un ralentissement fonctionnel que d’un véritable trouble neurologique.

Les troubles transitoires de dénomination liés à la fatigue cognitive

La fatigue cognitive correspond à un épuisement temporaire des ressources attentionnelles et exécutives, souvent après une longue période de concentration intense. Dans cet état, le cerveau accorde la priorité aux fonctions jugées vitales (vigilance minimale, maintien de la posture, gestion des stimuli immédiats) au détriment de tâches plus fines comme la recherche du mot précis. Résultat : vous vous surprenez à multiplier les « truc », « machin », ou à utiliser des phrases plus vagues.

Ces troubles transitoires de dénomination apparaissent fréquemment dans les contextes de surcharge professionnelle, de préparation d’examens ou de parentalité épuisante. Ils s’accompagnent souvent d’autres signes de fatigue mentale : baisse de concentration, erreurs inhabituelles, difficultés à suivre une conversation complexe. Le plus souvent, une récupération du sommeil, une diminution de la charge de travail ou quelques jours de repos suffisent à normaliser le fonctionnement langagier.

Le signal d’alerte survient lorsque ces difficultés de dénomination deviennent quotidiennes, s’aggravent, ou ne sont plus directement liées à la fatigue ou au stress. Si vous constatez que vous cherchez vos mots même après des vacances reposantes, que votre entourage vous le signale régulièrement, ou que ces oublis commencent à altérer votre efficacité professionnelle, une évaluation neuropsychologique s’avère pertinente pour distinguer fatigue cognitive, anxiété et début de trouble cognitif.

Cortisol et performances cognitives : l’impact neurobiologique du stress chronique

Le stress aigu, ponctuel, peut parfois améliorer vos performances cognitives en augmentant la vigilance et la concentration. Cependant, lorsque le stress devient chronique, l’exposition prolongée au cortisol modifie la structure et le fonctionnement de certaines régions cérébrales impliquées dans la mémoire, le langage et l’attention. C’est à ce stade que les « petits oublis » et les difficultés à trouver ses mots peuvent devenir le reflet d’un véritable retentissement neurobiologique du stress.

L’effet de l’hypercortisolémie sur l’hippocampe et la mémoire de travail

L’hippocampe, structure clé pour la consolidation mnésique, est particulièrement sensible au cortisol. Des niveaux élevés et prolongés de cette hormone du stress peuvent entraîner une réduction de volume hippocampique mesurable à l’IRM, ainsi qu’un dysfonctionnement de ses circuits. En pratique, cela se traduit par des troubles de la mémoire épisodique (se souvenir d’événements récents) et un affaiblissement de la mémoire de travail, indispensable pour maintenir plusieurs informations en tête pendant que vous parlez.

Quand la mémoire de travail est saturée, la récupération lexicale devient plus laborieuse : le mot est connu, mais ne « remonte » pas au bon moment. Vous pouvez par exemple perdre le fil de votre phrase, oublier l’idée initiale en plein milieu d’une explication, ou vous bloquer sur des mots simples que vous utilisez pourtant tous les jours. C’est ce même mécanisme qui vous fait relire plusieurs fois un paragraphe sans le mémoriser lorsque vous êtes sous forte pression.

Des études longitudinales ont montré qu’une hypercortisolémie chronique, comme on l’observe dans certains contextes professionnels à forte responsabilité, augmente le risque de troubles cognitifs légers à long terme. Il ne s’agit pas de vous alarmer au moindre pic de stress, mais de rappeler qu’un environnement de stress prolongé sans récupération suffisante peut, à terme, peser sur vos performances langagières et mnésiques. Apprendre à réguler le stress n’est donc pas seulement un enjeu de bien-être, mais aussi de protection cognitive.

La neuroinflammation induite par le stress et ses conséquences sur les fonctions exécutives

Le stress chronique ne se limite pas à la sécrétion de cortisol : il s’accompagne aussi d’une activation persistante de la microglie, ces cellules immunitaires du cerveau. Cette activation génère une neuroinflammation de bas grade, parfois silencieuse, qui altère progressivement la communication entre neurones. Les régions préfrontales, essentielles aux fonctions exécutives (planification, inhibition, flexibilité mentale), figurent parmi les plus vulnérables.

Lorsque les fonctions exécutives sont perturbées, la parole devient moins fluide : vous avez plus de mal à organiser votre discours, à passer d’une idée à l’autre, à inhiber les mots inadaptés ou les digressions. Vous pouvez ressentir une impression de « brouillard mental », de lenteur, comme si chaque phrase demandait un effort de construction inhabituel. Dans ce contexte, les difficultés à trouver ses mots ne reflètent pas seulement un problème de mémoire, mais un déficit global de pilotage cognitif.

Sur le plan clinique, cette altération des fonctions exécutives sous stress se manifeste souvent par une augmentation des erreurs au travail, une difficulté à prioriser les tâches, et une plus grande sensibilité à la distraction. Si vous remarquez que vos épisodes de « je cherche mes mots » surviennent surtout lorsque vous êtes débordé(e), multitâche ou interrompu(e) sans cesse, il est probable qu’ils soient liés à cette surcharge exécutive plutôt qu’à une pathologie neurodégénérative.

Le syndrome d’épuisement professionnel et les déficits langagiers associés

Le syndrome d’épuisement professionnel, ou burn-out, est désormais reconnu comme un état d’épuisement physique, émotionnel et mental lié au travail. Parmi ses manifestations, les plaintes cognitives occupent une place croissante : troubles de la mémoire, difficultés de concentration, impression de « cerveau vide ». Les troubles du langage, et en particulier la difficulté à trouver ses mots, sont fréquemment rapportés par les personnes en burn-out.

Dans ce contexte, les déficits langagiers ne relèvent pas d’une lésion cérébrale structurale, mais d’un effondrement durable des capacités de régulation du stress et de la fatigue. Les ressources cognitives sont mobilisées en priorité pour maintenir un fonctionnement minimal, au détriment de la précision verbale. Vous pouvez alors vous entendre dire : « J’ai l’impression de ne plus savoir parler », ou « Je ne reconnais plus mon niveau habituel quand je m’exprime en réunion ».

La bonne nouvelle, c’est que ces difficultés langagières sont le plus souvent réversibles avec une prise en charge adaptée : arrêt de travail, accompagnement psychologique, réaménagement des conditions professionnelles, parfois rééducation cognitive. Elles constituent néanmoins un signal qu’il ne faut pas minimiser : si chercher vos mots s’accompagne d’un épuisement massif, d’un désinvestissement émotionnel et d’un sentiment d’inefficacité professionnelle, il est important d’en parler à un médecin ou à un psychologue.

Les perturbations de la myélinisation sous stress oxydatif prolongé

Le stress chronique s’accompagne souvent d’un stress oxydatif accru, c’est-à-dire d’un déséquilibre entre la production de radicaux libres et les capacités antioxydantes de l’organisme. Au niveau cérébral, ce stress oxydatif peut altérer la myéline, cette gaine qui entoure les fibres nerveuses et permet une conduction rapide de l’influx électrique. Une myélinisation perturbée ralentit la transmission de l’information entre les différentes régions du cerveau.

Sur le plan clinique, cela peut se traduire par une impression de lenteur intellectuelle : les idées viennent moins vite, la formulation des phrases demande plus de temps, les réponses verbales sont retardées par rapport à d’habitude. Vous avez le sentiment que les mots sont « au ralenti », comme si la connexion entre vos pensées et votre bouche était moins directe. Ce phénomène reste souvent subtil, mais il devient perceptible lorsque la charge cognitive est élevée.

Bien sûr, ces perturbations ne sont pas spécifiques au stress : de nombreuses pathologies neurologiques ou métaboliques peuvent également altérer la myéline. Cependant, lorsque ce ralentissement langagier apparaît dans un contexte de stress prolongé, de mauvaises habitudes de vie (sommeil insuffisant, sédentarité, alimentation déséquilibrée) et sans autre signe neurologique focal, il s’inscrit souvent dans ce tableau de vulnérabilité globale du cerveau. Agir sur l’hygiène de vie et la gestion du stress constitue alors un levier central pour restaurer des performances langagières satisfaisantes.

Anxiété généralisée et troubles du langage : diagnostic différentiel neuropsychologique

L’anxiété généralisée (TAG) se caractérise par des inquiétudes excessives et persistantes, difficiles à contrôler, concernant plusieurs domaines de la vie quotidienne. Cette hyperactivité mentale permanente consomme une part importante des ressources attentionnelles et mnésiques, ce qui peut donner l’impression de « perdre ses moyens » sur le plan verbal. Distinguer un véritable trouble du langage d’une perturbation secondaire à l’anxiété est un enjeu majeur du diagnostic neuropsychologique.

Le TAG et ses manifestations sur la fluence verbale phonémique

La fluence verbale phonémique est une tâche classique en neuropsychologie : on vous demande de produire le plus de mots possibles commençant par une lettre donnée (par exemple, « F ») en une minute. Chez les personnes souffrant de trouble anxieux généralisé, on observe souvent une performance réduite à ce test, non pas parce que le lexique est appauvri, mais parce que l’accès aux mots est freiné par les pensées anxieuses envahissantes.

En situation d’évaluation, ces patients décrivent fréquemment un dialogue intérieur parallèle : « et si je me trompe ? », « je ne vais pas y arriver », « le psychologue va penser que je suis nul(le) ». Cette auto-observation anxieuse détourne l’attention de la tâche et ralentit la production verbale. Le phénomène est comparable à un ordinateur qui exécute en arrière-plan un programme lourd : les autres applications deviennent moins réactives, alors même que le matériel n’est pas endommagé.

Un élément important pour le diagnostic différentiel est la variabilité contextuelle : en dehors des situations évaluatives ou perçues comme « à enjeu », la fluence verbale peut se révéler tout à fait normale au quotidien. Si vous constatez que vous cherchez vos mots surtout lors de prises de parole en public, d’entretiens ou de conversations avec des personnes que vous craignez de décevoir, l’hypothèse d’un retentissement anxieux sur la fluence verbale est à privilégier.

L’hypervigilance anxieuse et la surcharge de la mémoire de travail verbale

L’hypervigilance, caractéristique du TAG, correspond à un état de surveillance permanente de l’environnement et des signaux internes. Le cerveau scrute en continu les moindres indices de menace, réels ou imaginés. Cette activité de contrôle constant mobilise la mémoire de travail verbale, qui se retrouve envahie par des pensées anticipatoires du type « et si ça se passe mal ? », « et si je dis quelque chose de déplacé ? ».

Lorsque la mémoire de travail est saturée par ces pensées anxieuses, il reste moins de « place » pour gérer la formulation du discours en temps réel. Vous pouvez alors vivre des blocages, des phrases interrompues, des inversions de mots, ou encore des répétitions inutiles. Ce n’est pas que le cerveau « oublie » le mot, c’est qu’il peine à le sélectionner et à le maintenir en mémoire le temps de l’énoncer, parce qu’il doit gérer simultanément un flot de pensées automatiques.

Cette surcharge se manifeste souvent dans les situations sociales où l’enjeu relationnel est perçu comme élevé. Vous pouvez, par exemple, préparer mentalement vos phrases à l’avance, puis tout oublier une fois que vous prenez la parole. Si ces épisodes de « langue qui fourche » ou de trou de mémoire surviennent essentiellement dans des contextes anxiogènes et disparaissent lorsque vous êtes détendu(e), ils relèvent généralement plus de l’hypervigilance que d’une pathologie neurologique.

Les troubles attentionnels liés aux ruminations et leur impact sur l’accès lexical

Les ruminations anxieuses sont ces pensées répétitives et stériles, centrées sur les erreurs passées ou les catastrophes futures possibles. Elles accaparent le champ attentionnel et diminuent la capacité à se concentrer sur l’instant présent. Or, l’accès lexical efficace nécessite précisément une attention focalisée sur la tâche langagière en cours : écouter l’interlocuteur, organiser sa réponse, sélectionner les bons mots.

Lorsque l’esprit est occupé par des ruminations, l’attention devient fragmentée. Vous pouvez entendre sans vraiment écouter, répondre à côté ou perdre le fil de la conversation. La recherche du mot juste se complique, non pas parce que le lexique est déficient, mais parce que l’attention n’est pas pleinement disponible pour soutenir le processus. C’est un peu comme essayer de chercher un objet dans une pièce tout en regardant votre téléphone : vous passerez plus de temps à tourner en rond.

En évaluation neuropsychologique, on retrouve souvent chez les personnes très anxieuses un profil où les tests de langage sont meilleurs que ce que les plaintes subjectives laissaient craindre. Ce décalage entre le ressenti et la performance objective est typique des troubles anxieux. Il n’enlève rien à la souffrance vécue, mais oriente vers une prise en charge centrée sur la gestion de l’anxiété (thérapies cognitivo-comportementales, techniques de relaxation, parfois traitement médicamenteux) plutôt que vers une investigation neurologique lourde.

Signaux d’alerte neurologiques : identifier les troubles cognitifs légers et pathologies dégénératives

Si la plupart des difficultés à trouver ses mots sont liées au stress, à la fatigue ou à l’anxiété, certains signes doivent faire évoquer un trouble cognitif léger (Mild Cognitive Impairment, MCI) ou une pathologie neurodégénérative débutante. La subtilité réside dans la progression : un changement lent, mais continu, sur plusieurs mois ou années, sans amélioration malgré le repos et la réduction du stress, mérite une attention particulière.

Les critères diagnostiques du MCI amnésique selon les critères de petersen

Le MCI amnésique, décrit par Petersen, correspond à un état intermédiaire entre le vieillissement cognitif normal et la démence. Les critères classiques incluent : une plainte mnésique formulée par le patient ou son entourage, une atteinte objective de la mémoire mise en évidence par des tests standardisés, un fonctionnement global relativement préservé et l’absence de critères de démence. En d’autres termes, la personne est plus gênée que ne le serait un sujet du même âge, mais reste globalement autonome.

Dans cette forme amnésique, les difficultés à trouver ses mots peuvent s’accompagner d’oublis répétés d’événements récents, de questions posées plusieurs fois, de difficultés à retenir de nouvelles informations. La recherche du mot ne dépend plus uniquement de la fatigue ou du contexte émotionnel, mais devient plus constante, parfois associée à des erreurs de substitution (dire un mot proche mais inexact) ou à des phrases incomplètes.

Le repérage précoce du MCI amnésique est important, car une proportion significative de ces patients évolue vers une maladie d’Alzheimer dans les années qui suivent. Cela ne signifie pas qu’une plainte de mémoire signe d’emblée cette évolution, mais qu’elle justifie un bilan approfondi lorsque les troubles sont progressifs, persistants et notés par l’entourage.

L’aphasie primaire progressive : reconnaissance précoce des variants sémantique et logopénique

L’aphasie primaire progressive (APP) est une forme particulière de maladie neurodégénérative où les troubles du langage constituent le symptôme inaugural et prédominant pendant plusieurs années. Deux variants sont particulièrement associés à des difficultés de dénomination : le variant sémantique et le variant logopénique. Les reconnaître tôt permet d’orienter rapidement vers une consultation spécialisée en neurologie ou en mémoire.

Dans le variant sémantique, la personne perd progressivement la connaissance des mots et des concepts : elle ne parvient plus seulement à retrouver le mot, mais ne sait plus réellement à quoi il correspond. Par exemple, elle peut ne plus comprendre des mots pourtant courants (« ananas », « girafe »), ou ne plus reconnaître des objets familiers. Le discours devient de plus en plus vague, pauvre en noms précis, riche en termes génériques comme « chose », « ça ».

Dans le variant logopénique, ce sont surtout les difficultés d’accès lexical et de répétition qui dominent : le patient cherche beaucoup ses mots, fait des pauses fréquentes, présente des substitutions de sons ou de syllabes, mais la compréhension reste relativement préservée au début. Le discours garde un contenu pertinent, mais il est haché, ralenti, avec une impression de « trou » fréquent. Si vous ou un proche constatez ce type d’évolution, sans lien avec un stress particulier et s’aggravant sur plusieurs mois, une évaluation en centre mémoire est recommandée.

Les biomarqueurs liquoriens et IRM pour différencier vieillissement normal et déclin pathologique

Lorsque l’hypothèse d’un trouble cognitif ou d’une maladie neurodégénérative est soulevée, l’évaluation repose sur un faisceau d’arguments cliniques, neuropsychologiques et biologiques. L’IRM cérébrale permet de visualiser l’atrophie de certaines régions (hippocampe, cortex temporal, pariétal) ou la présence de lésions vasculaires. Dans le contexte d’un MCI ou d’une APP, des anomalies spécifiques peuvent orienter vers une maladie d’Alzheimer ou une dégénérescence fronto-temporale.

Les biomarqueurs du liquide céphalorachidien (LCR) complètent ce bilan : dosage de la protéine beta-amyloïde, de la protéine tau totale et phosphorylée. Un profil typique de maladie d’Alzheimer associe une diminution de la beta-amyloïde et une augmentation de la tau, traduisant la présence de dépôts amyloïdes et de dégénérescence neurofibrillaire. Ces analyses ne sont pas indiquées pour de simples troubles liés au stress ou à l’anxiété, mais elles deviennent pertinentes lorsque les symptômes sont progressifs, atypiques ou débutent précocement.

Pour le patient, ces examens peuvent être source d’inquiétude. Ils ne sont pourtant proposés qu’après un entretien approfondi et une batterie de tests neuropsychologiques qui permettent déjà de distinguer la plupart des troubles fonctionnels (liés à l’humeur, au sommeil, au stress) des troubles neurodégénératifs. Si votre médecin vous oriente vers ces explorations, c’est qu’il existe un doute légitime à lever, et non parce que tout épisode de « mot sur le bout de la langue » nécessite un bilan invasif.

Le test de dénomination de boston et l’évaluation des troubles lexicaux

Le Boston Naming Test (BNT), ou test de dénomination de Boston, est l’un des outils les plus utilisés pour évaluer la capacité de dénomination. Il consiste à présenter une série d’images d’objets de fréquence de plus en plus rare et à demander au patient de les nommer. Le nombre d’erreurs, le type d’erreurs (absence de réponse, périphrases, paraphasies), ainsi que l’effet des indices (phonémiques ou sémantiques) fournissent des informations précieuses sur la nature du trouble lexical.

Chez une personne présentant un simple ralentissement lié à la fatigue ou à l’anxiété, les performances au BNT restent généralement dans la norme, surtout lorsque l’examinateur prend le temps de rassurer et de clarifier les consignes. À l’inverse, dans l’aphasie anomique, le MCI ou l’APP, on observe des difficultés plus marquées, parfois spécifiques à certains types d’objets (vivants vs non vivants, par exemple) ou à certaines catégories sémantiques.

Ce test ne se suffit pas à lui-même : il s’intègre dans une batterie plus large incluant des tâches de compréhension, de répétition, de fluence verbale et de mémoire. Néanmoins, il représente un bon indicateur de la frontière entre « chercher ses mots » de manière bénigne et un trouble lexical plus structurel. Si vous hésitez à consulter, sachez que ce type d’évaluation, loin d’être un examen scolaire, vise avant tout à comprendre votre fonctionnement et à vous proposer des pistes concrètes de prise en charge.

Déprivation de sommeil et altérations des fonctions langagières supérieures

Le manque de sommeil est l’un des facteurs les plus sous-estimés dans l’apparition de difficultés langagières. Une nuit écourtée, ou une succession de nuits de mauvaise qualité, suffit à altérer l’attention soutenue, la mémoire de travail et la flexibilité mentale. Or, ces trois fonctions constituent le socle des fonctions langagières supérieures : capacité à suivre une conversation complexe, à argumenter, à trouver des exemples, à nuancer son propos.

Des études montrent qu’après 17 à 19 heures d’éveil continu, les performances cognitives sont comparables à celles observées avec un taux d’alcoolémie de 0,5 g/L. Dans cet état, il n’est pas étonnant de chercher ses mots, d’inverser des syllabes ou de perdre le fil de ses idées. Les parents de jeunes enfants, les travailleurs de nuit, les étudiants en période d’examens ou les personnes souffrant d’apnée du sommeil décrivent fréquemment ce « brouillard verbal » au quotidien.

La déprivation de sommeil chronique impacte également la consolidation mnésique, qui se déroule en grande partie pendant les phases de sommeil lent profond et de sommeil paradoxal. Si ces phases sont raccourcies ou fragmentées, les nouveaux mots, les informations apprises dans la journée et les associations sémantiques sont moins bien fixés. Vous aurez alors plus de mal à retrouver le nom d’une personne rencontrée récemment, le titre d’un livre, ou un terme technique fraîchement appris.

Face à une plainte de type « je cherche mes mots », la première question à se poser est donc souvent très simple : dormez-vous suffisamment, et d’un sommeil réparateur ? Avant de redouter une maladie neurologique, il est pertinent d’explorer d’éventuels troubles du sommeil (insomnie, syndrome d’apnées, syndrome des jambes sans repos) et de revoir votre hygiène de sommeil : horaires réguliers, limitation des écrans le soir, réduction de la caféine, environnement propice à la détente.

Protocoles d’évaluation neuropsychologique et examens complémentaires recommandés

Lorsque la gêne liée aux difficultés de dénomination devient significative, la démarche la plus constructive consiste à objectiver la situation par une évaluation neuropsychologique. L’objectif n’est pas de « réussir » ou de « rater » des tests, mais de dresser une cartographie fine de vos forces et de vos fragilités cognitives, afin de distinguer ce qui relève du stress, de l’anxiété, de la fatigue ou d’un processus pathologique débutant.

Un bilan standard inclut généralement un entretien clinique détaillé (histoire des troubles, contexte de vie, antécédents médicaux), puis une batterie de tests ciblant plusieurs domaines : mémoire, attention, fonctions exécutives, langage, praxies, gnosies. Pour le langage, on utilise souvent des épreuves de dénomination (comme le Boston Naming Test), des tâches de fluence verbale, des tests de compréhension orale et écrite, ainsi que l’analyse qualitative du discours spontané.

En fonction des résultats, des examens complémentaires peuvent être proposés :

  • Imagerie cérébrale (IRM, parfois TEP) en cas de suspicion de lésion structurale ou de maladie neurodégénérative.
  • Bilan biologique (fonction thyroïdienne, carences vitaminiques, bilan inflammatoire) pour éliminer des causes métaboliques ou carentielles de troubles cognitifs.

La pertinence de ces examens est toujours discutée au cas par cas, en tenant compte de l’âge, de l’évolution des symptômes, des facteurs de risque vasculaire et des éléments cliniques associés (troubles moteurs, sensitifs, comportementaux). Dans de nombreux cas, lorsque les troubles sont clairement corrélés à un épisode de stress majeur, à une dépression ou à un manque de sommeil, un suivi psychologique et des mesures d’hygiène de vie suffisent, sans nécessité d’explorations lourdes.

Pour vous, la question centrale reste souvent : « Quand dois-je consulter ? » Une règle simple peut vous guider : si vos difficultés à trouver vos mots sont récentes, fluctuantes, clairement liées à la fatigue ou à l’anxiété, et qu’elles disparaissent lorsque vous êtes reposé(e), la priorité est de travailler sur ces facteurs. En revanche, si elles sont présentes depuis plusieurs mois, s’aggravent progressivement, sont notées par votre entourage et s’accompagnent d’autres troubles (désorientation, changements de comportement, perte d’autonomie), il est temps de demander un avis spécialisé, auprès d’un neurologue, d’un gériatre ou d’un centre mémoire.

Entre banaliser et dramatiser, il existe une voie médiane : écouter ces signaux, les replacer dans leur contexte, et, si besoin, s’appuyer sur les outils de la neuropsychologie pour mieux comprendre ce que votre cerveau essaie de vous dire. Chercher ses mots n’est pas toujours un « vrai signal » de maladie, mais c’est toujours une invitation à prendre au sérieux votre santé mentale, votre niveau de stress et la qualité de votre sommeil.